L’agriculture est depuis longtemps perçue comme une activité tributaire des conditions météorologiques, des rendements agricoles et des cycles des produits de base. Mais ce cadrage est incomplet. Le secteur agricole est aussi fortement tributaire des systèmes énergétiques, notamment pour le carburant, la production d’engrais, le transport et l’exploitation de la machinerie.
Les récents chocs sur les marchés de l’énergie ont mis en lumière l’importance de cette relation, faisant de la volatilité des coûts de l’énergie un facteur de plus en plus déterminant de la rentabilité des fermes et de la gestion des risques, à un degré que de nombreux producteurs n’avaient pas connu depuis plusieurs décennies.
Fait important, la hausse des prix de l’énergie n’a pas pour seule conséquence d’accroître les coûts d’exploitation liés à l’activité agricole. Les prix des produits de base évoluent souvent de concert avec les marchés de l’énergie, ce qui peut permettre aux producteurs de compenser une partie de la hausse de leurs coûts grâce à des prix plus élevés pour leurs récoltes. L’incidence nette dépend donc non seulement des coûts des intrants, mais aussi de la capacité du producteur à commercialiser efficacement les produits agricoles et à saisir des occasions d’établissement de prix favorables. Qu’il s’agisse de la sélection des intrants ou du choix des cultures, les producteurs réagissent non seulement aux conditions agronomiques, mais aussi aux fluctuations des prix de l’énergie qui échappent en grande partie à leur contrôle.
Cette dynamique souligne une réalité importante : bien que les conditions météorologiques demeurent un facteur fondamental des résultats agricoles, la volatilité des marchés de l’énergie influence de plus en plus les coûts de production, la rentabilité et les décisions opérationnelles. Par conséquent, la résilience ne repose pas uniquement sur la gestion des risques liés aux conditions météorologiques, mais aussi sur la gestion de l’exposition à la volatilité des intrants dont les coûts dépendent des marchés de l’énergie. La rentabilité agricole, la stabilité de la production et la compétitivité à long terme dépendent de plus en plus de l’efficacité avec laquelle les producteurs gèrent leur exposition aux marchés de l’énergie.
Qu’il s’agisse de la sélection des intrants ou du choix des cultures, les producteurs réagissent non seulement aux conditions agronomiques, mais aussi aux fluctuations des prix de l’énergie qui échappent en grande partie à leur contrôle -- Alma Cortes Selva
La relation entre les prix de l’énergie, des engrais et des produits agricoles
Ce qui peut sembler être un défi lié aux coûts constitue en réalité une transformation structurelle des facteurs qui déterminent la réussite au sein du secteur. Le rendement agricole demeure un moteur essentiel de la rentabilité agricole. Toutefois, dans le contexte actuel, de solides rendements à eux seuls pourraient ne pas garantir la réussite financière. Les coûts des intrants, l’exposition aux marchés de l’énergie, les stratégies de commercialisation des grains et les décisions en matière de gestion des risques jouent un rôle de plus en plus important dans la détermination des marges bénéficiaires. La capacité à composer avec la volatilité des prix des intrants, à limiter l’exposition aux systèmes énergivores et à ajuster les activités en conséquence devient un facteur clé pour distinguer les producteurs et les systèmes agricoles les plus résilients dans un contexte incertain.
Les données sur les prix des produits de base illustrent bien cette réalité, les fluctuations des prix de l’énergie influençant d’abord les marchés des engrais avant de se propager aux systèmes agricoles.
Cette relation n’est pas seulement conceptuelle. Les prix de l’énergie fluctuent en premier, les prix des engrais suivent et amplifient ces mouvements, et les marchés agricoles absorbent la volatilité qui en résulte. Ce schéma reflète une chaîne de transmission par laquelle les marchés de l’énergie influencent les paramètres économiques au niveau des fermes.
La relation entre les secteurs de l’énergie et de l’agriculture n’est pas nouvelle. Les chocs énergétiques précédents, notamment ceux qui ont eu lieu au cours des années 1970 et plus récemment après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ont contribué à la forte hausse des prix des engrais et ont exercé des pressions importantes sur les marges agricoles. Ce qui distingue le contexte actuel n’est pas l’existence même de cette relation, mais plutôt la persistance de la volatilité et la prise de conscience croissante de l’influence considérable que les marchés de l’énergie peuvent exercer sur les paramètres économiques agricoles.
Moyennes des prix de l’énergie et des engrais
| Moy. de janv. à mars 2026 | Moy. d’avril à juin 2026 | Juillet 2026 |
|---|---|---|---|
Pétrole brut Brent ($/baril) | 80,5 | 104,4 | 83, |
Gaz naturel – Europe ($/MMBTU) | 13,63 | 15,58 | 18,06 |
Engrais à base d’urée ($/Mt) | 537,7 | 639,5 | 400,0 |
Source : Données de la Banque mondiale sur les prix des produits de base (Pink Sheet), août 2026.
La tendance observée dans les données reflète l’intensité énergétique de la production d’engrais, en particulier celle des engrais azotés, dont la fabrication dépend fortement du gaz naturel à la fois comme source d’énergie et comme matière première. Dans la première moitié de 2026, les prix du pétrole brut Brent et du gaz naturel européen ont augmenté par rapport aux moyennes du premier trimestre, ce qui a contribué à la hausse des coûts des engrais. Les prix de l’urée se sont établis en moyenne à 639,50 $ la tonne métrique entre avril et juin 2026, en hausse par rapport à 537,70 $ entre janvier et mars, ce qui illustre la façon dont la volatilité des marchés de l’énergie peut être transmise aux coûts des intrants agricoles. Bien que les prix de l’urée aient baissé à 400,0 $ la tonne métrique en juillet, la tendance générale souligne la sensibilité des marchés des engrais à l’évolution des conditions des marchés de l’énergie et des produits de base. Cette dynamique fait en sorte que la volatilité des marchés de l’énergie est non seulement transmise au secteur agricole, mais peut être accentuée avant de se matérialiser à l’échelle des fermes.
La volatilité des coûts transforme la prise de décision à la ferme
Les conséquences de cette exposition sont déjà visibles dans la façon dont les agriculteurs exercent leurs activités. À mesure que les coûts des intrants augmentent, les producteurs sont forcés de composer avec des compromis difficiles qui ont une incidence directe sur les résultats de production.
De nombreux producteurs réagissent en rajustant les taux d’application d’engrais, en gérant étroitement leurs marges d’exploitation ou en apportant des changements ciblés à leurs plans de culture lorsque la rotation des cultures, les exigences agronomiques et les considérations économiques propres à chaque parcelle le permettent. Dans de nombreuses exploitations, les rotations des cultures déjà établies et les intrants achetés à l’avance limitent la marge de manœuvre dont disposent les producteurs pour modifier leurs décisions en matière de plantation à court terme.
Ces rajustements introduisent de nouvelles formes de volatilité dans les systèmes agricoles. Une utilisation plus faible des intrants peut avoir une incidence sur les rendements, tandis que les changements apportés à la sélection des cultures modifient la dynamique de l’offre. Comme les coûts des engrais et du carburant suivent ceux des marchés mondiaux de l’énergie, l’agriculture devient de plus en plus sensible aux perturbations géopolitiques, à la dynamique commerciale et à l’instabilité macroéconomique dans son ensemble. Cela peut engendrer un effet en cascade où les pressions sur les coûts influencent les décisions de production, contribuant à leur tour à une plus grande variabilité de l’offre alimentaire et des prix.
L’importance de la gestion des risques
Si la volatilité des prix de l’énergie et des intrants représente un défi pour les producteurs, ceux-ci disposent depuis longtemps d’outils de gestion des risques pour atténuer les effets découlant de l’incertitude sur les marchés. Les stratégies d’approvisionnement en intrants, les contrats à terme, les opérations de couverture et les programmes de commercialisation des récoltes peuvent aider les producteurs à gérer à la fois leurs coûts et leurs revenus.
Par exemple, de nombreux producteurs obtiennent des engrais et d’autres intrants des mois avant la période de plantation. Lors des périodes de perturbation des marchés, comme la volatilité qui a suivi l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les agriculteurs ayant fixé le prix de leurs intrants avant les fortes hausses de prix se sont souvent retrouvés en meilleure position que ceux qui les ont achetés plus tard dans la saison. Ces pratiques n’éliminent pas les risques, mais elles peuvent réduire considérablement l’exposition aux chocs soudains sur les coûts.
Par conséquent, la résilience ne dépend pas uniquement de la réduction de la consommation d’énergie ou de l’adoption de nouvelles technologies, mais aussi d’une gestion efficace des risques et d’une planification financière rigoureuse.
La convergence des risques énergétiques et climatiques
Les pressions liées à l’énergie ne se manifestent pas de façon isolée. Elles convergent de plus en plus avec les risques climatiques, ce qui complexifie le contexte dans lequel évoluent les producteurs agricoles. Aux États-Unis et au Canada, la hausse des coûts des intrants coïncide avec des épisodes de sécheresse, la rareté croissante de l’eau et une variabilité accrue des conditions de culture.
Cette convergence crée une double contrainte. La production alimentaire coûte de plus en plus cher, alors même que les résultats de production deviennent moins prévisibles. Ensemble, ces facteurs remettent en question la rentabilité des fermes et la fiabilité de la production agricole à grande échelle. Il en résulte un système plus complexe sur le plan opérationnel et plus sensible aux chocs économiques et environnementaux externes. De nombreux producteurs réduisent leur utilisation des engrais, absorbent une partie de la pression sur leurs marges ou ajustent leurs choix de cultures afin de mieux gérer le risque financier.
Une récente discussion tenue dans le cadre d’une table ronde sur l’agroalimentaire durable organisée par BMO a renforcé le fait que ces pressions sont immédiates et se font sentir dans l’ensemble du secteur. Les participants ont décrit une situation où les producteurs sont pris en étau, confrontés à la fois à la hausse des coûts des intrants, à l’incertitude entourant les prix de marché et à une volatilité persistante.
Les coûts des intrants ont été décrits comme étant en forte hausse, tandis que l’instabilité mondiale et les pressions commerciales continuent de comprimer les marges bénéficiaires. Parallèlement, la demande pour les produits durables et biologiques demeure bien présente, mais elle reste inégale, créant un décalage entre les signaux du marché à long terme et les réalités financières à court terme. Le constat qui s’est dégagé de façon constante est que la logique en faveur de systèmes agricoles plus résilients est largement reconnue, mais que les défis économiques associés à cette transition demeurent importants.
Solutions émergentes : gérer l’exposition aux risques énergétiques
En réponse à ces pressions, un nouvel ensemble de solutions est exploré à l’échelle du secteur :
Agriculture de précision – L’agriculture de précision aide les producteurs à optimiser l’utilisation des engrais, des produits chimiques et du carburant depuis des décennies. Cependant, dans le contexte actuel de forte volatilité des coûts des intrants, ces technologies prennent une valeur croissante en tant qu’outils de contrôle des coûts, d’amélioration de l’efficacité opérationnelle et de gestion des risques. L’intérêt pour des solutions de fertilisation alternatives permettant de diminuer la dépendance à des systèmes de production énergivores gagne également du terrain.
Agriculture à circulation contrôlée – Grâce à des systèmes guidés par GPS, l’agriculture à circulation contrôlée réduit les déplacements inutiles de la machinerie dans les champs, diminuant ainsi la consommation de carburant tout en limitant le compactage des sols et en contribuant à préserver leur productivité à long terme.
Stratégies énergétiques à la ferme – Les investissements dans l’énergie solaire, le stockage d’énergie, l’électrification et l’efficience offrent aux agriculteurs un moyen de réduire leur exposition à la volatilité des marchés de l’énergie et d’améliorer la prévisibilité des coûts au fil du temps. Parallèlement à ces approches, les pratiques régénératrices, telles que la réduction du travail du sol et la diversification des rotations, suscitent un intérêt croissant, non seulement en raison de leurs avantages environnementaux, mais aussi pour leur capacité à réduire la consommation de carburant et la dépendance aux intrants synthétiques.
Ces approches témoignent d’un changement important. Les stratégies de durabilité sont de plus en plus alignées sur la gestion des coûts et la résilience opérationnelle, plutôt que d’être considérées comme des priorités distinctes ou concurrentes. Ces stratégies réduisent l’exposition à la volatilité alimentée par le secteur de l’énergie illustrée ci-dessus, ce qui offre une plus grande stabilité des coûts au fil du temps.
L’écart de transition
Malgré l’élan croissant, l’expansion de ces solutions demeure un défi clé. Il existe un décalage entre l’urgence des pressions actuelles et les délais nécessaires à la mise en œuvre de changements structurels. Les agriculteurs exercent leurs activités dans les cycles de production annuels, tandis que plusieurs des solutions les plus efficaces exigent des années pour être déployées.
La table ronde a souligné que le principal obstacle n’est pas le manque de volonté, mais les difficultés liées à la gestion et au financement de la transition. La transition vers des systèmes nécessitant moins d’intrants ou fondés sur des pratiques régénératrices exige souvent une forte intensité en capital et s’accompagne fréquemment de paramètres économiques moins favorables durant les premières années, d’une couverture d’assurance limitée et d’une complexité opérationnelle accrue. Par conséquent, l’adoption dépend de la viabilité financière de cette transition et de leur soutien par des structures de capital, d’assurance et de marché qui peuvent atténuer le risque à court terme.
Redéfinir la résilience et la compétitivité
La volatilité des marchés de l’énergie influence depuis longtemps l’économie agricole, mais les récentes perturbations des marchés ont renforcé son importance comme facteur central des coûts de production, de la rentabilité et des décisions d’investissement. Il s’agit d’une force déterminante qui façonne le fonctionnement du secteur. Elle influence les décisions prises à la ferme, comprime les marges bénéficiaires et introduit de nouvelles formes de risque liées à la dynamique des marchés mondiaux de l’énergie et au contexte géopolitique.
Parallèlement, elle redéfinit concrètement ce que signifient la résilience et la compétitivité dans le secteur agricole. Les stratégies les plus efficaces ne se limitent plus à l’amélioration des rendements ou à l’expansion. De plus en plus, elles visent à réduire l’exposition aux intrants volatils, à améliorer l’efficacité opérationnelle et à repenser les systèmes de production afin de diminuer leur dépendance à l’énergie.
Au bout du compte, la compétitivité du secteur agricole continuera de reposer sur la productivité, les rendements et l’accès aux marchés. Cependant, dans un contexte où la volatilité des coûts des intrants persiste, la capacité à gérer l’exposition aux risques énergétiques, à améliorer l’efficacité opérationnelle et à réduire la dépendance aux intrants les plus volatils devient un élément de plus en plus important de la résilience et de la rentabilité à long terme.
Les personnes suivantes ont contribué à cet article en faisant part de leurs réflexions et de leur expertise :
Leah Weatherill, chef, Comptes nationaux, Agriculture, BMO Entreprises, Canada
Jennifer Peal, vice-présidente, BMO Entreprises, États-Unis
Josh Rubin, directeur général, Finance durable, BMO Entreprises, États-Unis